
Après le repas de mariage, repas au cours duquel il a beaucoup bu, M. Alphonse prend le narrateur à part pour lui conter son malheur...
Il avait la voix entrecoupée. Je le crus tout à fait ivre.
« Vous savez bien, mon anneau ? poursuivit-il après un silence.
— Eh bien ! on l’a pris ?
— Non.
— En ce cas, vous l’avez ?
— Non… je… je ne puis l’ôter du doigt de cette diable de Vénus.
— Bon ! vous n’avez pas tiré assez fort.
— Si fait… Mais la Vénus… elle a serré le doigt. »
Il me regardait fixement d’un air hagard, s’appuyant à l’espagnolette pour ne pas tomber.
« Quel conte ! lui dis-je. Vous avez trop enfoncé l’anneau. Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais prenez garde de gâter la statue.
— Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré, reployé ; elle serre la main, m’entendez-vous ?… C’est ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné mon anneau… Elle ne veut plus le rendre.
»
J’éprouvai un frisson subit, et j’eus un instant la chair de poule. Puis, un grand soupir qu’il fit m’envoya une bouffée de vin, et toute émotion disparut.
Le misérable, pensai-je, est complètement ivre.
« Vous êtes antiquaire, monsieur, ajouta le marié d’un ton lamentable ; vous connaissez ces statues-là…, il y a peut-être quelque ressort, quelque diablerie, que je ne connais point… Si vous
alliez voir ?
— Volontiers, dis-je. Venez avec moi.
— Non, j’aime mieux que vous y alliez seul. »
Je sortis du salon.
Le temps avait changé pendant le souper, et la pluie commençait à tomber avec force. J’allais demander un parapluie, lorsqu’une réflexion m’arrêta. Je serais un bien grand sot, me dis-je, d’aller
vérifier ce que m’a dit un homme ivre ! Peut-être, d’ailleurs, a-t-il voulu me faire quelque méchante plaisanterie pour apprêter à rire à ces honnêtes provinciaux ; et le moins qu’il puisse m’en
arriver, c’est d’être trempé jusqu’aux os et d’attraper un bon rhume.
De la porte je jetai un coup d’œil sur la statue ruisselante d’eau, et je montai dans ma chambre sans rentrer dans le salon. Je me couchai ; mais le sommeil fut long à venir. Toutes les scènes de
la journée se représentaient à mon esprit. Je pensais à cette jeune fille si belle et si pure abandonnée à un ivrogne brutal. Quelle odieuse chose, me disais-je, qu’un mariage de convenance ! Un
maire revêt une écharpe tricolore, un curé une étole, et voilà la plus honnête fille du monde livrée au Minotaure ! Deux êtres qui ne s’aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment,
que deux amants achèteraient au prix de leur existence ? Une femme peut-elle jamais aimer un homme qu’elle aura vu grossier une fois ? Les premières impressions ne s’effacent pas, et j’en suis
sûr, ce M. Alphonse méritera bien d’être haï…
Durant mon monologue, que j’abrège beaucoup, j’avais entendu force allées et venues dans la maison, les portes s’ouvrir et se fermer, des voitures partir ; puis il me semblait avoir entendu sur
l’escalier les pas légers de plusieurs femmes se dirigeant vers l’extrémité du corridor opposé à ma chambre. C’était probablement le cortège de la mariée qu’on menait au lit. Ensuite on avait
redescendu l’escalier. La porte de madame de Peyrehorade s’était fermée. Que cette pauvre fille, me dis-je, doit être troublée et mal à son aise ! Je me tournais dans mon lit de mauvaise humeur.
Un garçon joue un sot rôle dans une maison où s’accomplit un mariage.
Le silence régnait depuis quelque temps lorsqu’il fut troublé par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les marches de bois craquèrent fortement.
« Quel butor ! m’écriai-je. Je parie qu’il va tomber dans l’escalier. »
Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour changer le cours de mes idées. C’était une statistique du département, ornée d’un mémoire de M. de Peyrehorade sur les monuments druidiques de
l’arrondissement de Prades. Je m’assoupis à la troisième page.
Je dormis mal et me réveillai plusieurs fois. Il pouvait être cinq heures du matin, et j’étais éveillé depuis plus de vingt minutes lorsque le coq chanta. Le jour allait se lever. Alors
j’entendis distinctement les mêmes pas lourds, le même craquement de l’escalier que j’avais entendus avant de m’endormir. Cela me parut singulier. J’essayai, en bâillant, de deviner pourquoi M.
Alphonse se levait si matin. Je n’imaginais rien de vraisemblable. J’allais refermer les yeux lorsque mon attention fut de nouveau excitée par des trépignements étranges auxquels se mêlèrent
bientôt le tintement des sonnettes et le bruit de portes qui s’ouvraient avec fracas, puis je distinguai des cris confus.
Mon ivrogne aura mis le feu quelque part ! pensais-je en sautant à bas de mon lit.
à suivre