Le beau-frère de JM, plus jeune que lui, venait d’accomplir son service militaire et il lui restait une cartouche de cigarettes de l’armée mais cette petite provision était partie… en fumée.
Un jour une rumeur circule dans le quartier : le bureau de tabac des Arènes (*) a encore des gauloises… le beau-frère, compagnon des barricades, avait une vieille  403 Peugeot diesel, ancien taxi Parisien qui avait franchi allègrement la distance terre-lune… son réservoir était presque à sec et pas de témoin de jauge, bien sûr, pour savoir où l’on en était.
Tant pis, on y va… dix kilomètres et… rideau de fer ! Les badauds sur le trottoir d’en face se moquent des arrivants crédules… on dit qu’à Muret, il y a quelques chances… Vingt bornes de plus avec bien sûr le même résultat et du gazole en moins… Il faut rentrer à Toulouse, traverser la ville avant d’atteindre la résidence… On y parvient sans trop y croire…
JM est fou de rage,  prendre le risque de se retrouver dans une situation très difficile pour quelques copeaux de méchant petit bois entourés de papier que l’on brûle en s’empoisonnant !
Une véritable forme d’esclavage moral intolérable à son esprit rebelle…
« Fini ! Il faut être vraiment stupide, j'arrête ! ». La terrible décision est prise…
Voilà donc la réponse à la première question,  pourquoi JM décida-t-il, un beau matin de mai 68 d'arrêter de fumer...
C’est bien beau tout ça mais comment faire ? Quand il annonce la couleur à son entourage, il ne récolte que des quolibets… Il est seul.
Comment notre  torturé va-t-il parvenir au bout du temps des vaches maigres ? En fumant la blonde paille quand le besoin est trop fort, en mâchant du chewing-gum... Il  allait en arriver au ramassage des mégots, mais là, la concurrence se révélait très forte, la matière première  étant forcément très rare...
Et ce fut la fin des grèves suivie d’un retour assez rapide à la normale... Il faut  rattraper le temps perdu, les fumeurs enragés sont prêts à prendre d'assaut les dépôts encore occupés et l’usine de la SEITA elle-même... Il n’y a  plus d'opinion politique qui tienne...
Comment rattraper le temps perdu ? en mettant trois ou quatre clopes à la bouche en même temps ? pas raisonnable, pas pratique...
Une cigarette à peine finie permettait d’allumer la suivante… une boulimie absolument incontrôlable…
Et puis, la peur du manque s'estompant, JM  revint à sa décision, plus que jamais  convaincu que là seulement était le salut...
Que faire... il avait déjà tenté une expérience avec un reste de cachets que lui avait refilé un copain déçu… pas de patch, pas d'acupuncture à l'époque... Ces cachets ? Une véritable cure de nicotine  concentrée qui l'avait presque amené aux urgences sans pour autant lui ôter la moindre envie...
Alors ?
Retour au chewing-gum... mais ruminer comme une vache est une perspective guère plus exaltante que de  se transformer en cheminée d'usine.
Changer de clopes...
JM va essayer bien des marques, une américaine plutôt que l'autre ? Echec, toujours de la paille...
Petits cigares ? Ecoeurant à la longue
Les rouler ? Pénible
La pipe ? une véritable allergie entraînant toux, et salivation peu ragoûtante…
A chaque changement, JM constate une légère baisse de la consommation, au début et puis retour à la case départ...
Fin peu glorieuse de l'année scolaire 1967-68
Pendant les vacances, c’est le même cycle infernal.
Tout au long de la nouvelle année scolaire il n’y a aucun véritable progrès. JM est en congé pour études et à la fac il ne fume pas pendant les cours… Il évite aussi de fumer dans les salles qui reçoivent le public…
Il essaie une des dernières "roue de secours" : les "gitanes papier maïs" avec filtre, ces saletés jaunes qui s'éteignent tout le temps... très fortes et qui ont un  puissant goût de tabac. Sa consommation  ralentit jusqu’ à moins d'un paquet par jour.
Le jeune homme  est vraiment motivé... mais ça fait presque un an que ça dure ! il  en a assez d'autant plus que les gitanes filtre se retrouvent le plus souvent amputées de leur appendice prétendument protecteur…
Vacances d’été 1969…
JM se met aux "Boyards maïs filtre", de gros machins, d’une taille presque double de celle d'une cigarette ordinaire,  malheureusement de trois à quatre par jour, après les repas il en revient à cinq, puis six…
Il arrête la consommation de café puisque c'est en dégustant cette boisson que les cigarettes sont les meilleures... Une forte angine l'empêche un temps de pétuner mais il se force presque à reprendre...
C'en est trop...
à la mi-août JM songe au suicide, il n'en peut plus.
Il va passer quelques jours à la campagne chez ses beaux-parents petits agriculteurs et participe à quelques travaux, en particulier à l’épandage du fumier à la fourche, dans les  prés...
Ce travail est pénible : l’odeur, les mains toujours sales que l’on n’a pas  envie de porter à la bouche et c'est le début du miracle : une, deux, trois heures sans fumer et même sans vraiment y penser. L’impression que le besoin diminue. Dans le calme, la raison commence à l'emporter
Il achète des cachous,  des bâtons de réglisse… Les progrès se maintiennent.
C’est le retour à Toulouse... Avant la rentrée, il faut que tout soit réglé !
Le grand jour arrive. JM l’a décidé : aujourd’hui, pas une seule cigarette.
Toute la journée au lit. Jus de fruit... mal de tête, aspirine… picotements dans les joues, colère rentrée... mais il  tient bon. Au deuxième jour, il se lève… la tête tourne mais c’est une véritable fringale qui s’empare de lui… alors que jusqu'à présent la nourriture n’était pas son premier souci… La rentrée arrive et ça tient toujours...
une semaine, passe, ça a été dur mais ça va mieux...
JM a découvert des pastilles destinées à calmer les brûlures d'estomac... elles sont entortillées dans un papier, comme des bonbons, papier qu’il enlève en le coinçant entre les dents et en tirant d'un coup sec... quand le besoin , se fait sentir, ça occupe les doigts et les lèvres.
ça marche !
Le premier mois passe JM est convaincu que c’est gagné... plus jamais une cigarette et ça fait 40 ans que ça dure...
Il y a eu des craintes. Jean-Marc sait qu'après un bon repas bien arrosé, l'esprit est faible et la chair est prompte mais la tentation si elle eut bien lieu fut facilement repoussée... un vague essai une fois, mais il n'y avait plus ni le goût ni le plaisir.
Voilà donc la réponse à la deuxième question : comment JM a-t-il atteint son but ?
Vous êtes déçus, vous auriez voulu une recette , il vous la donne...
allons-y gaiment en avant pour les ingrédients : 
- la révolution sociale
- la grave pénurie nationale de tabac et de carburant
- la réflexion lucide
- la motivation
- la décision
- le long martyre qui suit
- quelques astuces de pacotille
- l'occupation manuelle
Vous mettez tout ça dans un shaker et vous agitez longuement…
Longuement… vous êtes jeunes, vous avez le temps de prendre votre temps… à l'époque, JM l'avait aussi... Un an, ce n’est rien… aujourd'hui le temps lui a joué son méchant tour habituel : l'approche de la vieillesse avant d'avoir compris... Difficile de rattraper ce qui a été perdu...
Il se prend parfois à rêver… Et si je n’avais pas arrêté ? La débauche tabagique m’aurait certainement tué. Bah, ce ne serait plus à faire… drôle de mentalité…
ça vous suffit ? aujourd'hui il y a bien d'autres moyens plus doux, mais efficaces ? c'est douteux... les filtres, les allégées ? escroqueries.
un conseil de JM :
Soyez motivés, par vous-mêmes motivés.
Les remarques désobligeantes des autres ? un agacement permanent. 
Les "frousses médicales", les mentions macabres sur les paquets ? un leurre. 
Surtout, croyez-en son expérience, si vous voulez, après quelques tentatives avec les diverses aides disponibles aujourd'hui,  essayez d'arrêter totalement du jour au lendemain... vous vivrez une journée atroce, une semaine très difficile, un mois pénible et c'est tout mais quel soulagement ! quelle fierté !
Il est vrai que, l'appétit revenu les kilos sont arrivés... il en reste encore quelques uns... 
Un peu d'exercice... JM s'est mis ensuite à la natation et au judo...
L'effort n'est rien...quand le but est atteint...
 
 
 (*) bloc de béton dit « Arènes du Soleil d’Or », aussi moche, aussi infâme que les spectacles taurins qui s’y déroulaient et heureusement disparu aujourd’hui)
 
 
Par Lambert Palis - Publié dans : autobiographie
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